Depuis environ 60 ans, les élites kabyles sont prisonnières d’une erreur d’appréciation sur notre langue, ayant nourri dans nos propres consciences un double déni :
donnée aux « Jeudis de la langue »
Montréal le, jeudi 14 janvier 2010
La linguistique n’est pas ma spécialité. Toutefois, pour les nécessités de mon combat, j’ai eu à en fréquenter quelques arcanes, depuis les années soixante-dix. Comme chez la plupart des militants kabyles dits « berbéristes » ayant cheminé le long du fleuve amazigh, mes connaissances, approximatives ou approfondies dans ce domaine, m’avaient apprêté davantage à défendre le postulat de l’unité de la langue amazighe qu’à le remettre en cause. Le conflit vertical qui nous opposait au pouvoir algérien empêchait un débat horizontal, entre nous, sur ce sujet. Aujourd’hui que le combat pour l’autonomie de la Kabylie nous a ouvert les yeux sur une tout autre réalité, nous avons pour devoir de lever tous les obstacles idéologiques qui se dressent encore sur le chemin de la liberté du peuple kabyle, à commencer par ces idées sur la langue, reçues en héritage de nos aînés et dont n’ont pu s’affranchir nos devanciers sur la scène politique.
Pour avoir été un militant berbériste depuis ma tendre jeunesse, j’ai, moi aussi, ma part de responsabilité dans cette confusion des genres par laquelle nous avons tous entretenu notre propre auto-dévalorisation en tant que peuple. Que nul ne se sente visé par ces propos, c’est, avant tout, mon autocritique que je formule. Mais, « que celui qui n’a jamais péché lance la première pierre ! »
Depuis environ 60 ans, les élites kabyles sont prisonnières d’une erreur d’appréciation sur notre langue, ayant nourri dans nos propres consciences un double déni :
1) Ayant cru en l’unité de la langue amazighe, nous avons soustrait au kabyle le droit à un statut de langue à part entière. Le kabyle a été, ainsi, rabaissé au rang de dialecte, de « patois », c’est-à-dire, de sous-langue.
2) Puisqu’il n’y a qu‘une seule langue, la langue amazighe, il n’y aurait donc qu’un seul peuple et une seule nation amazighe. Ceci est d’autant plus insidieux que le bon sens admet volontiers que là où il y a patois, nécessairement, il n’y a pas de peuple. La logique équationnelle établit tacitement que langue=peuple, dialecte=ethnie. La conséquence de ce raisonnement sous forme de jeu de quilles, en a été le ravalement du peuple kabyle au rang de simple « ethnie » berbère.
Quand bien même l’existence d’une langue commune n’entrainerait pas automatiquement celle d’un seul et même peuple, nous avons longtemps cru que le destin des Amazighs était un et indissociable. Nous avons même ignoré le fait que les Arabes, avec une seule et même langue, forment plusieurs peuples, nations et plusieurs États sans que cela ne les chagrine outre mesure. Chez les Amazighs, tout en étant identitairement et linguistiquement fort distincts, ils sont nombreux à s’entêter à nous projeter comme un seul peuple avec une seule langue. Il est des phantasmes à la peau dure !
Maintenant que nous savons que même une langue « amazighe » commune n’invalide pas l’existence d’un peuple kabyle parmi les Amazighs, voyons en quoi consiste la spécificité de sa langue.
Le kabyle est une langue
Il est pour le moins choquant de se retrouver devant des interlocuteurs auxquels vous devriez faire la preuve ou la démonstration de votre existence. Pour survivre, leurs catégories idéologiques et politiques sont tenues de vous tuer. Ces promoteurs ne réalisent pas que leurs idées sont révolues, qu’elles incarnent un passé inapte à garantir l’avenir et que leurs catégories jouent à des prolongations qu’elles n’ont pas méritées. Alors, tordons-leur le cou.
1) En linguistique, la parenté n’est pas l’identité
La parenté du kabyle avec les autres « idiomes » amazighs n’est plus à démontrer. Mais la parenté n’est pas l’identité. Tout comme chez les humains, les frères et sœurs linguistiques sont des individus, chacun avec sa propre identité. Autrement, nous serions dans le cas des enfants siamois dont l’un doit survivre au détriment de l’autre. Dire que le touareg est la même chose que le chleuh, que celui-ci est la même langue que le mozabite ou le kabyle est un grossier mensonge qui ne résiste même pas à la pratique quotidienne. Il y a deux ou trois ans, j’ai vu une émission sur Berbère-TV dans laquelle une journaliste kabyle est allée au Gourara interviewer des artisans bijoutiers. Notre kabyle posait des questions que les Gourari ne comprenaient pas, mais qui, devant le micro tendu, se sentaient en devoir de répondre… nécessairement à côté. La journaliste qui ne comprenait pas les réponses avait une série de questions qu’elle continuait de poser sans se soucier de ce que ses interlocuteurs disaient. Un beau dialogue de sourds pourtant tout empreint de bonne volonté de part et d’autre. Ce qui nous amène à notre deuxième thèse.
2) La langue amazighe n’existe pas, il existe une famille de langues amazighes
Il était admis que tamazight est une langue qui regroupe tous les parlers qui lui sont apparentés dont le kabyle. Si tel était le cas, a) nous ne serions pas devant des situations aussi absurdes que celle que je viens de décrire b) où est-elle ? Sommes-nous devant le cas du latin ou celui du vieux grec qui sont encore enseignés dans les écoles en tant que langues mortes ? Non ! Nous sommes plutôt devant le cas des langues germaniques ou celui des langues slaves. Elles se ressemblent entre elles sans qu’il y ait de langue étalon comme dans le cas des langues latines. Ainsi, quand on connait le danois, l’allemand, l’anglais ou le néerlandais, on est frappé par leurs saisissantes ressemblances, mais nulle ne se confond avec l’autre, avec sa sœur. Si, un jour, une langue amazighe unique a dû exister, nous n’en avons pas encore la preuve. Pour le moment, nous assistons à l’absence d’intercompréhension linguistique naturelle entre le mozabite et le touareg, le kabyle et le chleuh… Mais peut-on en créer une qui soit une langue standard entre Amazighs ?
3) Une langue artificielle est possible en tant que mort-née
Croire que la solution est dans la création volontariste d’une langue commune aux Berbères est une autre absurdité. Bien sûr que matériellement cela est possible, mais elle serait la langue de qui ? Dans « Algérie : la question kabyle », j’avais déjà évoqué l’impasse dans laquelle nous nous mettrions en essayant de créer une langue commune sur la base de celles qui existent. Dix langues berbères auront à donner chacune 10 % pour la bâtir. Au bout du compte, nous aurions comme résultat une langue étrangère à 90 % pour chacun de nous. Dans le même registre, nous pouvons méditer sur l’infortune de l’espéranto qui, au lieu de devenir la langue internationale pour toute l’humanité, arrive à peine, quarante ans après sa création, à n’avoir que quelques milliers de pratiquants. Par ailleurs, pourquoi faut-il créer une langue commune lorsque la nature et l’Histoire nous ont si bien dotés de langues aussi belles que les nôtres ? Qui a le courage de tuer sa langue pour une autre qu’il ne connait même pas ? En ce qui me concerne, ma langue, le kabyle est si vital pour moi que je n’accepterais pour rien au monde de la changer contre une autre. Pourquoi ?
4) Le kabyle est une langue et non une « variante » du berbère
Le kabyle est la langue du peuple kabyle au même titre que le touareg est celle du peuple touareg ; le néerlandais celle du peuple flamand. Le réduire à une simple « variante » de la langue berbère est une insulte envers nous-mêmes et envers l’humanité. C’est un racisme linguistique. Utiliser la notion de « variante » d’une langue, pour en caractériser une autre, est juste une manière d’éviter de blesser ses interlocuteurs. On use diplomatiquement du mot « variante » là ou les vocables « patois », « dialecte » et autres « sabirs » susciteraient de vives réactions d’indignation et de révolte. Mais, pour revenir au kabyle, que ses détracteurs dévalorisent à souhait, connaissez-vous un patois de dix millions de locuteurs ? Un non-sens !
Sans vouloir faire violence à la linguistique que certes je ne maîtrise pas autant qu’un linguiste, ma fréquentation du monde amazigh m’a montré que le kabyle ne se confond avec aucune autre langue amazighe. En dehors de quelques mots qui sont communs dans toute famille de langues, la langue kabyle a une morphologie, une grammaire et une lexicologie distinctes de ses sœurs. La Kabylie lui a donné son cachet et le peuple kabyle son âme, à nulle autre pareille.
Conclusion
Pour aller de l’avant vers son destin de liberté, le peuple kabyle a besoin de réhabiliter sa langue et son identité. Il ne s’agit pas pour nous de l’éloigner des autres amazighs, mais de cesser de le confondre avec eux, par respect pour chacun d’entre eux et pour lui-même. Mon intervention vise à larguer les amarres de mon peuple en nous souhaitant bon vent ! Le laisser là où il est, c’est le condamner à une mort certaine.
Pour que le peuple kabyle accède enfin à une nouvelle vie officielle, le détour par la linguistique pour en briser les obstacles était pour moi une nécessité.
Montréal, le 14 janvier 2010

Bonjour,
Dans cette communication, M. Ferhat montre encore une fois qu’il a des connaissances très limités en matière de linguistique. En se positionnant comme défenseur de la langue Kabyle, il se met, consciemment ou inconsciemment, à idéologiser cette langue, qu’il dit chère « au peuple kabyle ». L’analyse sociolinguistique du paysage linguistique de l’Algérie ou du Maghreb ne relève pas de ses compétences. Une langue pure, elle n’existe pas. Si on fait une étude grossière sur le lexique kabyle, on remarquerait d’emblée que cette langue que parle les kabyles contient un nombre illimité d’emprunt venant de l’ « arabe », du français etc.
« F. Saussure définit la langue, dans son livre la linguistique générale, comme un système de signes vocaux appartenant à une communauté bien déterminée ». Donc, linguistiquement parlant, il n’y a pas de sous-langue, ni de dialecte. Il y a des langues. Mais la différence se manifeste quand on regarde ces langues du point de vue idéologique et politique.
Les similitudes entre les langues berbères sont importantes. Sur le plan syntaxique, toutes les langues berbères ont une même construction phrastique. Sur le plan mode et temps, les langues berbère y compris la langue arabe ont le deux modes : le mode accompli et non accomplis ex : urrigh adarugh (excusez-moi pour les fautes d’orthographe). On peut remarquer aussi les mêmes similitudes sur le plan sémantique et lexical. La différence se situe toutefois au niveau phonétique. Ce dernier point est très fréquent à l’intérieur même de la langue Kabyle. Une étude intralinguistique est nécessaire à cet effet.
Il faudrait faire appel des linguistes et des sociolinguistes pour aborder ce genre de sujet ; sinon il faut copier à Salem Chaker, il est notre éminent professeur de linguistique.
Respectivement.
Azul Lyès,
Ferhat Mehenni n’est pas linguiste, il le reconnaît lui-même dans le texte de sa conférence : « La linguistique n’est pas ma spécialité. Toutefois, pour les nécessités de mon combat, j’ai eu à en fréquenter quelques arcanes, depuis les années soixante-dix. ».
Cependant, faut-il avoir étudié les mystères de l’oxygène pour apprendre à respirer ? Ne le faisons-nous pas tous naturellement ? Ferhat Mehenni est un usager de la langue kabyle, un excellent usager, n’est-ce pas ? Je pense qu’il l’a suffisamment prouvé à travers sa poésie.
Toutes les langues, je vous le rappelle, sont des systèmes de signes (signifiants) et donc des véhicules hypercomplexes de signifiés (sens), de passions de tous ordres, dont les préoccupations politiques et culturelles spécifiques au Peuple Kabyle.
La langue kabyle existe, parce qu’elle est parlée par 10 millions de Kabyles, en Kabylie et à l’étranger. Cela personne ne peut le nier. Qu’elle soit déjà chargée de passions politiques et idéologiques, j’affirme personnellement que oui ; ses poètes, journalistes, écrivains et autres usagers n’ayant pas d’autres choix que se défendre et de défendre leur peuple, à travers elle.
Cela prouve que le Peuple Kabyle est vivant et désireux de s’affirmer en jouant le rôle qu’il lui revient légitimement dans un monde où l’on n’existe, ni en tant qu’individu, ni en tant que peuple, sans référents identitaires et culturels, dont la langue est le principal véhicule. Songez à la puissance du signe Azza ou Z de l’alphabet Tifinagh autour duquel s’est cristallisé toute la symbolique de la résistance kabyle et amazighe de ce dernier quart de siècle ?
Reste le véritable sens de votre question quant à l’intention de Ferhat Mehenni d’idéologiser la langue kabyle, c’est-à-dire de la corrompre en la vouant exclusivement aux intentions du discours politique. Le connaissant, je vous rassure sur ses intentions, bien que cela soit inutile, car la langue, aucune langue, du reste, contrairement à l’homme, n’est servile au point de se vouer exclusivement à l’expression idéologique et politique, fut-elle légitime, comme l’est la revendication autonomiste. Pourquoi ? Parce que personne ne détient le pouvoir d’orienter une langue exclusivement sur ce terrain. La langue appartient à tous et est modelée et remodelée quotidiennement par ses utilisateurs. Nul décret ne peut changer cela.
Cordialement !
AKSIL
azul Fellak ;
Effectivement, Ferhat n’est pas du tout linguiste. Heureusement. Toutefois, il est très facile pour lui de dire qu’il n’est pas spécialiste de la langue pour se dégager de toutes responsabilités d’assumer ses propos et, ainsi, d’échapper aux critiques des lecteurs.
Les militants de la langue berbère ne s’inscrivaient nullement pas dans la perspective de dévalorisation des langues régionales. Leur souci était de réussir à officialiser Tamazight dans la constitution au même titre que l’Arabe. Sur ce point, Ferhat détourne l’histoire au profit de l’autonomie.
Les linguistes ont divisé les langues en familles. Les langues germaniques, indo-européennes, chamito-sémitiques etc. On peut, certes, contester ces divisions mais ce n’est pas en racontant l’anecdote de « la berbère télévision » que l’on validera une telle affirmation.
Le Berbère, comme l’Arabe et l’Hébreu, appartient à la famille chamito-sémitique. Elle partage avec ses consœurs beaucoup d’éléments tant au niveau syntaxique et grammatical qu’au niveau phonétique et sémantique. Evidemment, chaque langue à ses propres spécificités, car on ne peut pas ignorer les spécificités culturelles de chaque communauté qui les utilisent.
La langue Kabyle ne vient pas de nulle part. Elle a comme langue mère le Berbère. Elle est hybride, qui tient aussi bien de l’Arabe que du Français. Elle constitue toutefois une langue appart entière.
Qu’est-ce qui donne à une dialecte ou à un parler un statut de langue. C’est évidemment le pouvoir politique. C’est la politique linguistique, telle qu’elle est instaurée en Algérie, qui a fait de la langue kabyle la langue inférieure.
Ce faisant, Feraht a tout à fait le droit de défendre son projet de l’autonomie par le détour linguistique. Mais il n’a pas le doit de bâtir ce projet sur des mensonges ou de manipulations l’histoire. Cette attitude ne s’éloigne pas, hélas, des pratiques des pouvoirs algériens.
En Sociolinguistique, il suffit deux individus pour former une communauté linguistique. Les Kabyles forment une communauté linguistique parlant le Kabyle. Mais de quel Kabyle ?
Le kabyle est une langue, mais à l’intérieur de cette langue il y a des variantes ou des dialectes. N’est-ce pas ?
Le parler des habitants des côtes de Bougie (ce que l’on appelle Isahliyen » est-il une variante du Kabyle, un dialecte ou une langue à part entière ? Isahliyen forment une communauté linguistique bien déterminée. Si le parler de ces derniers est considéré comme une variante du Kabyle, il faut penser à cet effet à unifier la langue Kabyle.
Il y a pas mal de questions et de sujets que les autonomistes ne semblent pas donner de l’importance.
N’essayez pas de construire l’autonomie sur les mensonges et le détournement de l’histoire.
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